Le méridien ou le trait fractalisé

Demander à Stéphan Barron pourquoi il a choisi le Méridien de Greenwich ou plutôt un fragment du Méridien pour réaliser son opération Traits, c’est comme demander à Benoît Mandelbrot pourquoi il a choisi la côte de la Bretagne pour réaliser son opération de dimensionnement fractal. Et en effet l’opération Méridien de Stéphan Barron et de son amie Sylvia Hansmann est basée sur le concept de mesure active et passive, mentale et pratique.

Le Méridien de Greenwich est pris à son entrée sur le continent européen, c’est-à-dire à Villers-sur-mer et l’opération se termine en Espagne à Castellon-de-la Plana, après toute la traversée de la France, donc de la mer à la mer. Elle est jalonnée par des prises de terrain, si l’on peut dire, ou des prises de vue du terrain qui consistent à photocopier des éléments de la nature et du terrain à différents endroits et de les réexpédier par fax à huit musées différents qui sont en quelque sorte les projecteurs fractalisant de l’opération.

Cette opération vise, comme le dit d’ailleurs de façon très juste Stéphan Barron, à induire une image mentale de ce trait, c’est à dire de ce fragment de mesure du méridien. Pour que cette mesure ait un sens et ait son vrai sens, il faut qu’elle dépasse justement sa dimension purement pratique. Elle n’est conçue en temps que mesure, dans la mesure, où elle est perçue aussi bien au départ par les émetteurs de messages-repères sur le méridien qu’à l’arrivée par ceux qui en reçoivent la trace faxée, comme un phénomène tangible perçu comme l’image cohérente du trait. Donc le fait de transmettre un fragment du trait c’est en quelque sorte considérer la partie pour le tout et chaque récepteur du message le conçoit comme tel.

Cette opération a aussi la valeur sentimentale du voyage, du repérage, du parcours avec tout ce que cela peut impliquer comme imprévu et comme moment fort sur le plan existentiel. Barron est extrêmement conscient du côté composite des références sur lesquelles s’appuient le projet, mais je pense que le problème qui est posé par cette multiplicité des références est un problème relativement secondaire. Ce qui est beaucoup plus important c’est le phénomène de la perception et surtout le phénomène d’une sensibilité qui peut atteindre par la propre extension de son dynamisme interne la dimension planétaire, le sens du monde comme un objet à mesurer, un objet sujet de sa propre mesure.

Je pense que les jeunes créateurs de la génération de Barron, sont par la force des choses voués à un amalgame synthétique dans les références qui leur permettent de vérifier des normes de langage. Et cette expérience de Barron et de Hansmann m’apparait comme exemplaire à la fois d’un moment et aussi d’un besoin. Le moment c’est le passage de la société industrielle à la société post-industrielle et le besoin c’est celui de s’insérer dans une sensibilité apte à dépasser les bilans de la modernité et à s’insérer dans la condition post-moderne. Ce qui me parait capital et déterminant dans ce genre d’entreprise c’est bien cela, c’est le constat du caractère unique de notre époque et la volonté de l’assumer à travers des perceptions qui répercutent une situation ponctuelle jusqu’à l’infini et qui crée cette espèce de fatalité de l’identique sur lequel s’appui la normalité de nos différences qu’elles soient petites ou grandes.

Barron et Hansmann ont devant eux toute la vie comme on le dit dans ce cas, mais je pense que cette opération, qu’ils seront amenés à considérer comme les préambules d’une démarche plus ample, intervient à un moment extrêmement précis, qui est celui du vacillement de nos valeurs, comme l’a bien défini Jean-François Lyotard et qui donc pose en termes essentiels, fondamentaux et structurels la question de la mesure. De la mesure de l’espace et du temps, de la mesure de l’être par rapport à son environnement, de la mesure de l’être par rapport à sa vertu de communication, ce qui implique dans le cas précis, l’usage de certaines technologies de la communication instantanée, et qui surtout crée la conscience très nette que la mesure en soit n’est pas une fin en soit, mais une aventure de la perception humaine. Et c’est ce sens de l’aventure humaine qui fait que l’opération de Barron et Hansmann n’est pas une performance comme les autres, elle n’est pas non plus une performance liée à un sens ironique de la relativité des choses. C’est vraiment une mesure à double sens : au sens extérieur du constat objectif et de la communication de ce constat, et au sens intérieur, celui de la perception humaine de l’opération. Je crois que nous serons amenés de plus en plus dans les années qui viennent à considérer ce phénomène non pas comme un amalgame gratuit, mais comme une sorte de moralité opérationnelle dans la perception. Il nous est absolument nécessaire, indispensable, d’apprendre à planétariser nos concepts, nos émotions et nos jugements. La mesure est l’étalon même de cette perception globalisante, et je pense qu’avec le recul du temps, la démarche de Barron et Hanssmann apparaîtra comme logique et d’une logique illuminante par rapport à la recherche tous-azimuts qui est la dimension actuelle de notre conscience collective.

Peut-être que dans la simplicité logique de l’opération on tombe dans une sorte de quotidien, de quotidien intelligent et valable. En quelque sorte Stéphan Barron et Sylvia Hansmann auraient inventé à nouveau " le fil à couper le beurre " ou " l’Oeuf de Cristophe Colombs ", mais peut-être que le retour à ce genre de donnée essentielle et de base correspond à la nécessité du présent et nous aide à forger ab ovo pour ainsi dire ou a nihilo, les instruments de notre nouvelle connaissance.

Les fax qui ont été reunis par les différents points d’arrivée, les différents musées qui ont jalonné le parcours mental du trait, constituent la fractalisation de ce propre trait et l’ouverture d’une chaine autosimilaire qui pourrait répéter à l’infini, l’image de cette partie prise pour le tout, et c’est en ce sens que nous devons réfléchir à la portée des gestes simples qui rechargent notre perception et lui donnent une qualité humaine et émotive infiniment renouvelée et renouvelable.

 

Pierre Restany

Paris, Mardi 13 Mars 1990